Vitaly Malkin
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Nos croyances sont inscrites dans nos cerveaux

    J’évoquais récemment ici même le nouveau live de Steven Pinker consacré aux vertus de la rationalité. Ce spécialiste des sciences cognitives explique que nos comportements, nos visions du monde, et par conséquent nos choix politiques sont le résultat de biais dans notre structure psychique.

    Cette question m’a toujours passionné, surtout si on l’applique aux croyances politiques. Qu’est-ce qui explique la lecture divergente de nos priorités collectives ? Comment, à partir des mêmes faits, certains pensent rouge quand d’autres voient tout en noir ? Est-ce le fruit de l’éducation ? D’expériences vécues ? D’un héritage culturel ?

    Dans cet océan de questions, il en est une qui m’intrigue particulièrement : comment expliquer que certains s’accrochent à ce qu’ils croient être la vérité, même si on leur prouve le contraire ? Cette question s’applique aussi bien aux derniers défenseurs de l’idéal communiste qu’à tous ceux qui adhèrent aux théories les plus farfelues disponibles sur internet. Elle rejoint le grand mystère de la foi, de la croyance inébranlable, celle qui persiste en dépit du bon sens.

    Je suis tombé dernièrement sur une recherche passionnante effectuée par les spécialistes américains du cerveau Jonas T. Kaplan, Sarah I. Gimbel et Sam Harris, dont les résultats ont été publiés dans la revue Nature en décembre 2016. L’article s’intitule : Les déterminants neuraux expliquant le maintien d’une opinion politique face à des preuves contraires (traduction faite par mes soins). En s’appuyant sur la neuro-imagerie, nos trois chercheurs ont voulu comprendre ce qui se passait dans le cerveau de personnes aux convictions affirmées quand on leur présentait des faits contraires à ces convictions. Pour ce faire, ils ont réuni un groupe de 40 volontaires aux idées libérales revendiquées. Je précise qu’il s’agit ici du mot libéral au sens américain, soit l’équivalent européen d’une personne de gauche.

    La résistance aux faits est une affaire d’émotions 

    Les volontaires ont d’abord été confrontés à des énoncés avec lesquels ils avaient indiqué être d’accord. Ceux-ci concernaient le contrôle des armes, la peine de mort, l’avortement, l’immigration, la lutte contre le terrorisme, la redistribution des richesses, soit les marqueurs les plus déterminants de la vie politique américaine. Sur chacun de ces sujets, on les a ensuite exposés à une série d’arguments factuels mettant en cause l’énoncé de départ. Puis on les a de nouveau confrontés à ces énoncés. Pour mesurer l’importance des idées politiques dans la construction mentale des panélistes, les scientifiques avaient pris soin d’ajouter aux énoncés des affirmations plus anodines concernant le sommeil, la santé, etc. Pendant toute l’expérience, l’activité cérébrale de nos valeureux cobayes était mesurée par un scanner, afin d’observer le travail à l’œuvre dans une zone particulière de leur cerveau appelée Default Mode Network, zone située dans le cortex préfrontal.

    Ce que l’expérience a montré, c’est que le cerveau déploie des stratégies pour éviter un constat inattendu, désagréable, voire déstabilisant. Ces stratégies impliquent des techniques familières pour quiconque a essayé de débattre en ligne, disons avec un militant woke : nier les faits, les minimiser, y répondre par des contre-arguments, les mettre délibérément de côté. L’imagerie a permis de matérialiser ce travail de résistance. De façon significative, la résistance s’est avérée moins forte à propos de sujets moins directement politiques, comme la question de savoir si le poisson et les légumes sont bons pour la santé.

    Là où l’étude est particulièrement intéressante, c’est qu’elle nous apprend ceci : au niveau des structures cérébrales, la résistance aux faits passe par un détachement du monde extérieur (ce qu’on pourrait traduire par une vision objective des choses) au profit d’une attention soutenue à sa personnalité, à sa propre expérience. La façon dont un individu finit par se rallier à une évidence est moins une question de raison que d’émotion. En dernière instance, l’acceptation d’une vérité difficile à admettre est liée à la façon dont chacun se figure la place qu’il occupe dans le monde. Autrement dit, plus la croyance est centrale dans la construction de l’identité d’un individu, plus la résistance aux faits sera forte. Une chose m’a particulièrement frappé : le cerveau considère une menace contre ses croyances politiques de la même façon qu’il perçoit une menace physique, générant des sentiments d’anxiété, d’incertitude, de peur… Quand on dit que l’homme est un animal politique, on devrait insister davantage sur le mot animal !

    Le mystère des convictions reste entier

    Bien sûr, on ne saurait tirer d’une telle étude des conclusions définitives. Elle concerne spécifiquement les libéraux (au sens US), pas les conservateurs, ni les personnes apolitiques. J’imagine que les conclusions seraient du même ordre avec les premiers, dotés d’un système de croyances particulièrement fort si on pense, par exemple, aux fans d’un Donald Trump. D’autres études sur la structure du cerveau ont montré que les conservateurs étaient dotés d’un complexe amygdalien plus large que les libéraux, ce qui les rendrait particulièrement sensibles à diverses menaces.

    Ce genre d’études soulève quantité d’interrogations. Parmi elles, il y a la question de savoir si ces différences reflètent un processus d’évolution à l’œuvre, tel que l’a théorisé Darwin. Les conservateurs seraient-ils plus aptes à survivre si notre environnement devenait soudain hostile ?

    Par ailleurs, je serais curieux de savoir comment réagiraient nos cobayes libéraux s’ils étaient confrontés à un événement violent qui viendrait heurter de front leurs convictions les plus intimes. Je précise tout de suite que je ne souhaite un tel drame à personne, ni ne milite pour qu’on en reproduise les conditions en laboratoire. Je suis d’assez près le procès des attentats du 13 novembre 2015 qui se tient en ce moment à Paris. Les témoignages des proches de disparus sont une illustration, poignante, de la façon dont les humains réagissent face à un drame qui déchire leur existence. Face aux terroristes, certains prônent l’oubli, voire une forme de pardon, en tout cas de retenue vis-à-vis de l’islam. D’autres sont dans le registre de la vengeance et de la haine.

    Comment évoluent les sentiments et les convictions de chacun dans des circonstances aussi extrêmes, cela reste pour moi un mystère. Les facteurs anatomiques peuvent contribuer à l’éclairer. Jamais ils ne le dissiperont tout à fait.

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